Au XXIe siècle, on va se battre pour de l’eau

Selon un rapport du World Ressources Institute publié mardi 6 août, 1/4 de la population mondiale serait en situation de pénurie hydrique grave. Il ne s’agit pas d’un constat nouveau, mais s’aggrave-t-il avec le réchauffement climatique ?

Texte paru sur le site Atlantico le 14 août 2019

Le monde a toujours connu des pénuries d’eau, qui ont toujours provoqué des migrations, car on ne peut pas vivre sans eau. La quasi-totalité des habitats humains sont donc installés près d’une ressource en eau (puit, rivières, lacs, etc.). Trois phénomènes aggravent considérablement cette situation : la croissance de la population, l’amélioration du niveau de vie (qui augmente fortement la consommation de chaque individu), et le dérèglement climatique qui conduit à davantage de sécheresses dans certains endroits du globe et davantage d’inondation dans d’autres.

L’eau douce utilisable est une denrée rare sur terre (96 % de l’eau est salée, et les deux tiers de l’eau douce sont gelées ou inatteignables). Ce 1 % est très inégalement réparti sur la planète : entre les palestiniens, qui ne disposent que de 59 m3 de réserve par personne et les islandais qui en ont chacun 630 000 m3, le rapport est de 1 à 10 000 ! Or la population de Gaza est passée de 1 à 1,9 millions en vingt ans alors que celle de l’Islande est restée relativement stable. Si Israël continue à occuper le plateau du Golan, c’est en partie parce qu’il constitue une des seules réserves d’eau de la région, ressource éminemment stratégique, alors que Israël, le Liban et la Jordanie occupent le 2e, 3e et 5e place des pays à plus fort stress hydriques dans le monde.


Que se passerait-il si on « mettait en tas » toute l’eau de la planète ?


En fait une dizaine de pays concentrent près de 60 % des réserves mondiales (à commencer par le Brésil et la Russie, mais aussi les États-Unis, le Canada, la Chine, l’Indonésie, l’Inde, la Colombie et le Pérou), tandis que 80 autres pays, principalement situés en Afrique et au Proche-Orient (soit 40 % de population mondiale), souffrent de graves pénuries.

De fortes inégalités coexistent souvent à l’intérieur d’un pays : aux États-Unis, la Californie ne dispose plus d’assez d’eau douce pour subvenir à ses immenses besoins, tout comme l’Arizona et le Nouveau Mexique, alors que Chicago ne semble pas devoir s’inquiéter de la disparition des grands lacs. Au Pérou l’excès d’eau en Amazonie, à l’ouest de la Cordillère des Anges, ne risque pas d’approvisionner Lima, une ville où les voitures n’ont même pas d’essuie-glace tant il ne pleut pas.

En Chine, le fleuve jaune (du nord, le Huang He) est asséché à son embouchure plus de la moitié de l’année, tandis que le fleuve bleu (du Sud, le Yangzi) déborde régulièrement de son lit, ce qui a provoqué la construction du Grand canal dès le XIIe siècle pour relier les deux bassins, puis plus récemment du plus grand barrage du monde, celui des Trois-gorges. En fait l’eau a toujours été un problème dans ce pays qui compte à lui tout seul 22 000 des 45 000 grands barrages du monde : malgré cela, parmi les 672 grandes villes du pays, 160 manquent gravement d’eau potable et imposent des restrictions et 400 doivent faire face à des pénuries.

La situation de l’Europe dans son ensemble n’est pas excellente ; elle compte 13 % de la population mondiale, mais seulement 8 % des ressources en eau douce.

On définit généralement la limite entre Sahara et Sahel par une quantité d’eau de pluie annuelle de 300 mm (le tiers de ce qui tombe en France). Cette limite a reculé de 200 km en quelques décennies. Du coup la population locale a émigré, avec ses troupeaux, et le surpâturage a encore fait avancer le désert de 200 km. Au total on a dû évacuer une zone de 5 500 km de long et 400 de large, soit 4 fois la superficie de la France, dans laquelle vivaient 60 millions d’habitants ; le lac Tchad, lui, a presque complètement disparu. Les conflits issus de ces mouvements de population ont rendu cette partie de l’Afrique très instable, du Mali au Soudan !

Cette pénurie touche 17 pays parmi lesquels Oman, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Liban… Il ne s’agit donc pas uniquement de pays pauvres. Au vu de leurs ressources économiques, de quelle marge d’action disposent ces Etats pour lutter contre la pénurie d’eau ? Par exemple, désaliniser l’eau de mer -comme le fait l’Arabie Saoudite- peut-elle être une solution potentielle ? 

La désalinisation de l’eau de mer peut être une solution (de riches) pour boire ou se doucher, mais pas pour manger ! En effet l’agriculture nécessite d’énormes quantités d’eau. Songeons qu’il faut en moyenne 1 000 litres d’eau pour produire un kilo de céréales ! Quand l’Egypte importe 10 millions de tonnes de blé, il s’agit d’une solution assez logique dans ce pays désertique dont seulement 4 % de ses terres cultivables (car irrigables). Elle importe en fait indirectement 10 milliards de tonnes d’eau virtuelle ! On ne la voit pas très bien désaliniser de telles quantités d’eau pour irriguer ses déserts !

Nombre de mois annuels de pénuries d’eau dans diverses régions du monde

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Pour ce qui est des pays plus pauvres voir très pauvres tels que l’Inde ou le Pakistan, est-ce encore possible de faire marche arrière, de parer à la crise à venir ? Si c’est déjà trop tard, que faire ? S’attend-on à une nouvelle crise de réfugiés ?

Une bonne partie de l’alimentation mondiale est basée sur l’irrigation de vastes surfaces agricoles. Actuellement on estime qu’un champ sur sept est irrigué sur la planète. Mais ces acquis sont maintenant menacés. Avec la fonte des glaciers des Alpes et des Pyrénées par exemple les producteurs de fruits et légumes de Provence vont rencontrer de plus en plus de difficultés, ainsi que ceux de maïs du sud-ouest.

L’épaisseur de l’eau dans l’immense nappe phréatique de l’Ogallala dans le Sud des Etats-Unis, qui est assidument pompée par plus de 200 000 puits est passée de 60 m à 30 m.

Mais ce n’est rien à côté des conséquences potentielles du réchauffement climatique en Asie. Les glaciers de l’Himalaya, qui couvrent 33 000 km2 et dont l’épaisseur baisse de 0,2 à 1 mètre par an, alimentent sept des principaux fleuves de l’Asie : Gange, Indus, Brahmapoutre, Salouen, Mékong, Yangzi (Fleuve Bleu), Huang He (Fleuve Jaune). Les 8,6 milliards de m3 qui s’écoulent chaque année des sommets fournissent en eau douce des centaines de millions de personnes dans le monde. Leur alimentation est maintenant menacée. Le niveau de la nappe phréatique du bassin du Gange, en Inde (13e pays le plus stressé hydrauliquement dans le monde) a déjà baissé de plus de 60 m. Le Pakistan (14e pays dans cette liste) n’est pas mieux avec celle de l’Indus. Au nord de l’Himalaya, la mer d’Aral a déjà perdu 75 % de sa surface, 14 mètres de profondeur et 90 % de son volume, car les deux fleuves qui l’approvisionnaient, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, ont été asséchés par l’agriculture irriguée en amont.

D’où les réactions que l’on observe récemment pour reforester rapidement ces régions directement menacées. Au cours des 20 dernières années, la Chine et l’Inde à elles seules ont replanté l’équivalent de la superficie de l’Amazonie (la Chine emploie à temps complet 60 000 de ses soldats pour ce faire !). Le Pakistan a planté 1 milliards d’arbres dans les 3 dernières années et annonce vouloir porter ce chiffre à 10 milliards. Notons qu’en Afrique, l’Ethiopie a récemment annoncé vouloir en planter elle aussi 4 milliards. Espérons qu’ils vivront !

Tout cela ne suffira évidemment pas, mais va dans la bonne direction. Rappelons que pour agir significativement sur le refroidissement de la planète, les experts nous disent qu’au lieu de déforester, il faudrait planter 1 000 milliards d’arbres (en plus des 3 000 existants)… Pour donner un ordre de grandeur, on estime que la France métropolitaine compte, elle, 12 milliards d’arbres.

Enfin, selon Andrew Steer -PDG de WRI- « la pénurie en eau est la plus grande crise, dont personne ne parle. Ses conséquences prennent la forme d’insécurité alimentaire, de conflit, de migration, et d’instabilité financière ». La prochaine guerre mondiale sera-t-elle donc celle de l’eau ?

Des guerres pour l’eau, il y en a toujours eu : Il y a 4 500 ans, une guerre a opposé deux cités mésopotamiennes qui se disputaient les eaux du Tigre et de l’Euphrate. En 1503, Léonard de Vinci conspirait avec Machiavel pour détourner le cours de la rivière Arno en l’éloignant de Pise, qui était alors en guerre avec Florence ! Mais elles risquent de se multiplier au XXIe siècle, alors que 269 rivières et fleuves importants sont partagés par deux pays au moins. On ne risque évidemment pas de guerre mondiale pour l’eau, mais plein de guerres régionales. Prenons quelques exemples.

Au Moyen Orient, les pays arabes ont le pétrole, mais c’est la Turquie qui a l’eau ! Le seul remplissage du barrage Atatürk a pratiquement asséché l’Euphrate pendant un mois en 1990. Les turcs se sont lancés dans la construction d’une vingtaine de barrages dans le Sud-Est anatolien pour valoriser cette région pauvre, mais cela se fera forcément au détriment des populations installées en aval.

L’Égypte, qui est entièrement tributaire du Nil pour ses ressources hydriques, doit néanmoins le partager avec les dix autres États du bassin de ce fleuve. L’Éthiopie, où le Nil Bleu prend sa source, qui fournit 86 % des débits et n’utilise que 0,3 % de l’eau, prévoit la construction de 36 barrages. Le Soudan, le Kenya ou l’Ouganda souhaitent également prélever leur part. Les intérêts vitaux de ces pays sont bien évidemment antagonistes.

En Afrique subsaharienne, les conflits peuvent naître partout : entre pays riverains du lac Tchad, entre la Libye et le Tchad ou entre l’Éthiopie et la Somalie, mais aussi plus au Sud, entre l’Afrique du Sud et ses voisins, la Namibie ou le Lesotho. De même concernant les eaux du fleuve Sénégal, à répartir entre le Mali, la Mauritanie et le Sénégal, qui en ont chacun bien besoin.

Quelques exemples de dossiers litigieux entre voisins asiatiques donnent la mesure des enjeux et des risques, entre pays détenteurs de l’arme atomique. Inde-Pakistan et Bengladesh : les vingt projets de barrages sur la seule rivière Chenab, affluent de l’Indus, inquiètent le Pakistan, dont la capitale Islamabad et la ville voisine Rawalpindi manquent déjà d’eau. La même Inde a 54 rivières en partage avec le Bangladesh. Le seul projet de construction d’un gros barrage indien sur le Barak, 100 km avant leur frontière commune, fait redouter à Dacca l’assèchement de deux de ses rivières. Inde-Chine : New Delhi a dû, sous la menace, déplacer le site d’un projet de barrage en Uttar Pradesh qui mécontentait la Chine, tandis que Pékin a des projets de détournement vers le sud des eaux du Brahmapoutre qui irritent l’Inde. Chine-Vietnam : les projets de barrages chinois et laotiens sur le Mékong mécontentent vivement le Vietnam, qui a absolument besoin de ce fleuve pour l’irrigation du riz cultivé dans le delta le fleuve, indisposant aussi le Cambodge et la Thaïlande.

Mais le pire n’arrive pas toujours : on peut par exemple constater que, l’Inde et du Pakistan, au plus fort de la guerre qui les opposait dans les années 1960, ont poursuivi imperturbablement les travaux d’aménagement qu’ils menaient en commun sur le fleuve Indus. Ou que la même Inde a signé en 1996 avec le Bangladesh un traité garantissant l’approvisionnement en eau des deux pays à partir du Gange.

Les conflits seront également micro-locaux, y compris en France ou on peut se souvenir de ceux qui ont eu lieu autour du projet (avorté) de barrage de Sivens, et des tensions sur l’usage de l’eau entre agriculteurs irrigants, urbains et centrales nucléaires en période de grande sécheresse. Un pays où dorénavant le seul mot de barrage fait immédiatement se mobiliser des milliers d’opposants.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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