L’agriculture victime du réchauffement – dans les pays tropicaux

L’agriculture des pays tropicaux va être littéralement dévastée par les multiples conséquences du réchauffement climatique. Cet article tente d’en détailler plusieurs, toutes plus dramatiques. Liste non limitative malheureusement !

Dossier publié dans Futura Sciences le 1er octobre 2020

Or l’agriculture mondiale devra fournir un effort considérable pour augmenter d’au moins 50 à 70 % sa production dans les prochaines décennies. Elle devra en effet faire face à la fois à la hausse de la population, car nous approcherons les 10 milliards en 2050, et à celle des classes moyennes, qui se mettent à consommer de façon immodérée les produits animaux. Sans oublier le gâchis, car plus on est riche, plus on gâche.

Le réchauffement climatique va compliquer très fortement cette nécessaire marche en avant ! Car le climat et l’agriculture sont intimement liés et interdépendants. Cette dernière est triplement concernée, car elle est tout à la fois :

Victime : c’est une des activités humaines qui va le plus souffrir des effets du réchauffement, lequel compromettra gravement son développement dans de nombreuses régions du monde.

Cause : elle est un des acteurs majeurs de ce réchauffement, car elle émet à elle seule entre 20 et 25 % des gaz à effet de serre d’origine humaine.

Solution : elle détient un des seuls outils disponibles pour contribuer à résoudre le problème : la réduction de la teneur en gaz carbonique via sa fixation dans les arbres et le sol.

Dans ce première texte d’un série de quatre, nous allons détailler les effets catastrophiques de ce réchauffement sur les agricultures des pays tropicaux qui connaissent déjà largement la faim, en particulier l’Afrique subsaharienne, qui doit impérativement tripler sa production alimentaire et l’Asie qui doit la doubler, particulièrement la péninsule Indo-pakistanaise.

Cyclones plus violents

Une des premières conséquences du réchauffement climatique est la hausse de la température des eaux des mers tropicales, qui est le moteur de la puissance des cyclones (appelé aussi ouragans dans l’Atlantique Nord et typhons en Asie). Ces phénomènes météorologiques extrêmes sévissent depuis toujours dans les zones tropicales. Pour qu’ils se forment, il faut être suffisamment éloigné de l’Équateur avec une mer à plus de 26°C sur 50 m de profondeur. L’air, sur une très grande zone, se met alors en rotation de plus en plus rapide et violente autour d’un cœur en forte dépression. Ces phénomènes se passent pendant l’été, c’est-à-dire de juin à novembre dans l’hémisphère nord et de janvier à avril dans l’hémisphère sud. On estime que le nombre des cyclones restera à peu près stable année après année, tandis que leur violence aura tendance à augmenter parallèlement à l’élévation de la température de la mer. Ce sera fréquent, quoique heureusement pas automatique, car le réchauffement modifiera également dans ces régions d’autres phénomènes mal connus, dont certains pourront au contraire atténuer la force des cyclones dans certains bassins : phénomène « El Nino », cisaillement des vents à certaines altitudes, courants atmosphériques, etc. Il y a donc encore débat, mais ce qui est acquis, c’est qu’ils provoqueront sur leur passage des dégâts d’autant plus importants que la surpopulation côtière et la déforestation augmentent et que les infrastructures se développent. Plus il y a de gens, plus il y a de choses à casser, et plus c’est dramatique.

En matière agricole, les cultures sont détruites par la violence du vent qui les a couchés : après le passage d’un cyclone, le problème n’est pas tant qu’il n’y ait plus de bananes mais bien qu’il n’y ait plus de bananiers, comme le montre ces photos de bananeraies en Haïti en 2012 après le cyclone Sandy, qui a carrément détruit 70 % de l’agriculture locale avant d’aller inonder New-York !

Ou alors le vent détruit toute la couverture arborée, comme le montre ces photos des îles Vierges « avant » et « après » le cyclone Irma en 2017, qui, avec des vents de 287 Km/h, a dévasté les Antilles et une bonne partie de leur agriculture et leurs forêts, dont celles des îles françaises St Barthélémy et St Martin. Dans un pays en pente où les pluies sont très violentes, lorsqu’il n’y a plus d’arbres, il n’y a très vite plus de terres, et donc plus d’agriculture possible.

On a aussi des inondations catastrophiques, provoquées par les ruptures des digues (ou par leur absence) dans les terrains plats situés au bord de la mer. Cela affecte en particulier les deltas des grands fleuves qui sont extrêmement fertiles et donc très utilisés pour l’agriculture. En Mai 2008 par exemple, le cyclone Nargis a provoqué au moins 130 000 morts en Birmanie et submergé 570 000 ha de bonnes terres agricoles.

En novembre 2013, Haiyan, le plus violent de l’histoire moderne, a envoyé des vents de 380 Km/h sur les Philippines, un pays de 7 000 îles et 36 000 km de côtes, où 40 % des 100 millions d’habitants vivent avec moins de 2 $ par jour. Il a détruit 1,1 million de tonnes de cultures et couché 44 millions de cocotiers.

La situation est aggravée par le fait que, très souvent, il s’agit d’inondations d’eau salée, laissant des résidus de sel néfastes à la pousse des plantes et qui mettent des années à disparaître. Il est clair que dans les années qui viennent, l’agriculture, et plus généralement le développement économique, sera particulièrement menacé par ce phénomène dans les Caraïbes, en Inde, aux Philippines et en Indonésie, dans la péninsule indochinoise, à Madagascar et La Réunion, et dans bien d’autres endroits.

Dans les pays peu préparés à résister, les cyclones sèmeront de plus en plus souvent la désolation, la pauvreté, les épidémies, puis la faim.

Canicules et incendies plus fréquents

Observons pour commencer que la définition d’une canicule diffère beaucoup dans les différentes zones climatique. Bien évidemment ça n’est pas la même à Coutances et à Cotonou, au Croisic et au Caire ! Mais partout on observe de fréquents dépassements de records. Et les plantes qui sont cultivées dans la région souffrent beaucoup car elles ne supportent pas ces excès de température : elles peinent à remplir leurs grains ou leurs fruits, et souvent elles meurent.

Lorsque les températures montent trop et atteignent des sommets, comme parfois à 50° en Australie, en Inde, en Algérie ou en Irak, ce sont à la fois les hommes, les animaux et les plantes qui souffrent, et meurent ! Des régions entières se désertifient, deviennent impropres à l’agriculture et se vident de leurs habitants.

En particulier, les surfaces de forêts qui brûlent ne cessent d’augmenter dans les dernières années, et pas seulement à cause de départs de feu intentionnels (comme le sont la plupart des incendies en Amazonie ou à Madagascar) : températures élevées, sécheresse, vents violents, abondance des éclairs se conjuguent pour provoquer de plus en plus de catastrophes, des forets tropicales aux boréales. En 2019, 350 millions d’hectares ont ainsi brûlé, soit l’équivalent de six fois la superficie de la France, provoquant en plus l’émission de 6 375 mégatonnes de CO2, soit de l’ordre de 20 % des émissions totales de gaz à effet de serre de l’année.

Disparition des deltas fertiles

Le réchauffement climatique provoque une fonte des glaces, ce qui fait monter le niveau de la mer. De plus la montée en température de la mer entraine sa dilatation

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a prévu, dans son rapport de septembre 2019, que le niveau de la mer s’élèverait de plus de 1,10 mètre ; une hypothèse que nombre d’experts jugent optimistes, les scénarios les plus pessimistes évoquant maintenant la possibilité de dépasser les 2 mètres.

Si elles ne peuvent pas investir suffisamment pour vivre derrière des immenses digues, des villes comme Miami, New York, Tokyo, Singapour, Canton, Shanghai, Bombay, Calcutta, Djakarta, Abidjan, Lagos, entre autres, et 10 000 îles pourraient devenir inhabitables.

La situation va vite devenir dramatique dans les grands deltas tropicaux, puisque les fleuves y sont importants, et ont charrié énormément de limon à travers les siècles. Il s’agit donc de zones à la fois très fertiles, très peuplées et très étendues.

Le delta du Nil par exemple, un triangle d’un peu plus de 100 km de côté entre Alexandrie, le Caire et Port-Saïd, regroupe un tiers de la population de l’Égypte et produit la moitié de son agriculture ; il risque d’être largement amputé par la montée des eaux.

Le Bangladesh est installé sur le double delta du Gange et du Brahmapoutre ; ce pays, qui compte actuellement près de 150 millions d’habitants et devrait approcher les 200 millions en 2050, est déjà régulièrement soumis à des inondations catastrophiques sur plus de la moitié de son territoire, et n’aura jamais les moyens d’effectuer les travaux de protection titanesques qu’ont fait les Pays-Bas ; il est donc menacé de devoir évacuer purement et simplement au moins le tiers de son territoire.

Le très fertile delta du Mékong au Vietnam regroupe 17 millions d’habitants et produit la moitié de la production agricole du pays. Il va pour l’essentiel disparaître, et ce ne sera pas l’agriculture de montagne du reste du pays qui pourra produire le riz à sa place !

Avancée des déserts

Une autre conséquence dramatique du réchauffement climatique, cette fois-ci dans les régions semi arides et en particulier les savanes habitées par des éleveurs nomades, est l’avancée du désert.

Dans le Sahel par exemple, une bande très aride de 5 500 km de long au sud du Sahara en Afrique, on estime qu’on ne peut rien cultiver sans disposer d’un minimum de 300 mm de pluie par an. La limite des 300 mm s’est déplacé de 200 km plus au sud dans les dernières décennies. On peut donc dire que le désert a avancé de façon « naturelle » sur une bande de 200 km de large sur 5 500 km de long, ce qui, pour donner un ordre de grandeur, représente déjà deux fois la superficie de la France.

Que s’est-il passé ? Les populations qui vivaient sur ces territoires ont évidemment migré plus au sud. Dans la bande limite, celle des 300 mm de pluie, la population a donc fortement augmenté, à la fois à cause de la natalité locale et de l’immigration des gens du Nord.

La situation écologique de cette région est donc devenue critique. La cohabitation des troupeaux a provoqué un surpâturage qui a empêché la reproduction de la végétation (en fait le cheptel a triplé !). De plus, les maigres arbres qui subsistaient ont été coupés pour servir de combustible pour la cuisine, provoquant une déforestation massive.

On estime donc que le désert a avancé une deuxième fois de 200 km, cette fois-ci pour des raisons de surpopulation, des hommes et des chèvres ! Donc au total le désert du Sahara a avancé de 400 km, et on a perdu en terres habitables l’équivalent de quatre fois la France.

Pendant ce temps-là, la population croît à toute vitesse ! Les pays du G 5 Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Mauritanie, Tchad), plus le Soudan, ne totalisaient que 33 millions d’habitants en 1980, ils en comptent déjà plus de 100 millions en 2019, dont environ la moitié de moins de 15 ans, et vont passer à plus de 250 millions en 2050.

Les tensions économiques provoquées par cette situation se sont transformées en tensions sociales (éleveurs nomades contre agriculteurs sédentaires), raciales (Africains du Nord à la peau blanche contre Africains à la peau noire), religieuses (islam chiite contre islam sunnisme, islamisme radical contre islam modéré, animisme ou christianisme), et politiques, car, dans cette région, les frontières héritées de la décolonisation ne recouvrent pas les réalités locales… Les conflits armés se sont multipliés, en Mauritanie, au Mali, au Soudan (Darfour), au Sud Soudan, au Tchad, au nord du Nigéria, au Cameroun, au sud de l’Algérie, etc. Et bien évidemment, dans ce contexte, la faim fait des ravages, et la situation a toutes les chances d’empirer dans les décennies qui viennent.

De plus, une fois que les derniers arbres ont disparu, les tempêtes de sable s’installent ; l’Afrique de l’Ouest émet à elle seule la moitié des poussières du monde entier (qui parfois, après un long détour par l’Atlantique, finissent par arroser la France) ; inutile de préciser que ces poussières entrainent des maladies respiratoires considérables dans la région.

Manque d’eau

Une autre conséquence du réchauffement climatique couplé à une agriculture intensive est l’abaissement, et même le tarissement, des nappes phréatiques. Il devient alors impossible de poursuivre l’extension, voire l’exploitation, des surfaces irriguées qui les utilisent, avec pour conséquence une exacerbation des conflits. Les experts, qui observent une augmentation très forte des prélèvements dans plusieurs nappes importantes (+ 144 % en trente ans aux États-Unis, + 300 % en dix ans en Arabie saoudite, + 100 % en dix ans en Tunisie) prévoient l’épuisement rapide de certaines d’entre elles. A Islamabad (Pakistan), Guanajuato (Mexique) ou Chanaran (Iran) et dans le Hebei en Chine ou la vallée du Gange en Inde, le niveau d’eau peut baisser de plusieurs mètres par an dans les puits. La conséquence est simple : ces zones, où l’on produit beaucoup de nourriture actuellement, vont à terme baisser fortement leur production. Il est possible qu’on continuera à y manger, mais leur capacité à exporter de la nourriture vers les régions avoisinantes et moins bien dotées va décliner fortement.

Tout aussi dramatique, la fonte des glaciers menace l’agriculture irriguée qui s’est développée au XXe siècle dans les plaines en dessous des montagnes. D’ici la fin du siècle, au rythme où s’opère cette fonte, nombre de glaciers vont purement et simplement disparaître. Il n’y aura presque plus d’eau l’été dans les rivières, à l’époque où les agriculteurs en ont justement besoin (une part importante de l’eau de ces rivières l’été provient de la fonte des neiges et des glaces). Ceci menace directement la survie des populations dans d’immenses régions, et en premier lieu ceux qui se nourrissent via l’eau des fleuves qui descendent de l’Himalaya, qui permettent une agriculture productive parce qu’irriguée, nourrissant carrément un tiers de l’humanité.

L’Indus, au Sud-Ouest de l’Himalaya nourrit le Pakistan ; au Sud, l’Inde et le Bangladesh dépendent fortement du Gange et du Brahmapoutre ; si le seul Gange s’assèche l’été, l’approvisionnement en eau de 500 millions de personnes de juillet à septembre ainsi que de 37 % des cultures irriguées en Inde sera directement menacé, d’autant plus qu’en dessous, le niveau de la nappe phréatique souterraine a déjà baissé de 60 m !

On peut poursuivre avec l’Irrawaddy, le Salween et le Mékong au Sud Est, dont dépendent tous les pays de la péninsule indochinoise. Puis le Yangzi (Fleuve Bleu) et le Huang He (Fleuve Jaune) à l’est, dont vit l’immense Chine… Le second est de plus en plus menacé, et maintenant à sec sur des centaines de kilomètres la majeure partie de l’année, obligeant les chinois à des travaux titanesques pour relier par de gigantesques canaux les bassins des deux fleuves.

Au Nord, l’Amou-Daria et le Syr-Daria recueillent l’eau de 17 000 glaciers et traversent l’Afghanistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Kazakhstan. Des pays qui ont développé une agriculture tellement irriguée que ces fleuves n’approvisionnent presque plus la mer d’Aral, laquelle, autrefois 4e étendue d’eau du monde, a perdu depuis 1960 75 % de sa surface, 14 mètres de profondeur et 90 % de son volume.

De même, en Afrique, le lac Tchad, anciennement 3e réserve d’eau douce du monde a perdu 90 % de sa superficie !

De nouveaux risques sanitaires

Cette liste peu réjouissante n’est pas encore terminée. Le réchauffement provoquera également un risque sanitaire accru, et une aggravation des épidémies et des invasions de criquets. La cohabitation d’un toujours plus grand nombre de personnes et d’animaux dans des régions humides et chaudes favorise l’apparition de virus et de microbes et leur passage des espèces animales à l’homme. L’avion et l’oiseau migrateur se chargent alors de les diffuser « équitablement » sur la planète. Mais c’est bien entendu dans les régions où les gens sont nombreux, pauvres, déjà mal nourris et sans accès aux soins médicaux que les dégâts seront les plus graves.

14 des 18 adventices (communément appelées « mauvaises herbes ») les plus répandues à travers le globe sont d’origine tropicale ; le réchauffement pourrait donc les rendre plus agressives.

Les printemps chauds et humides favorisent le développement des maladies cryptogamiques ou fongiques (causées par des champignons parasites) : rouille, oïdium, tavelure, mildiou, gravelle, fusariose…

Les insectes nuisibles remontent vers le nord à raison de 3 km/an depuis 1960, mais parfois beaucoup plus. Quand certaines espèces deviennent carrément invasives, elles causent de gros problèmes écologiques et économiques, car il n’existe aucun organisme capable de réguler leur population sur ce nouveau territoire. Même sans ces migrations, dans les endroits où les insectes sont en dessous de leur optimum, une augmentation de la température peut se traduire à la fois par une croissance plus rapide, une meilleure survie, une fécondité plus importante et une augmentation de l’activité et du mouvement (et heureusement une diminution de la durée de la vie). Certains insectes considérés jusqu’à présents sans impact économique pourraient donc devenir des ravageurs importants. Sachant qu’entre 10 et 16 % des cultures mondiales sont déjà perdues à cause de l’action de ces espèces ravageuses qui s’attaquent aux récoltes, une dissémination plus importante constitue une menace croissante pour la sécurité alimentaire mondiale.

Exemple : le criquet pèlerin se reproduit à une vitesse considérable lorsque les conditions sont réunies : une femelle peut pondre au cours de sa vie une dizaine de grappes d’une centaine d’œufs, enterrées à quelques centimètres dans le sol ; lorsque les conditions météorologiques sont favorables, ils éclosent tous ensemble. Il se forme alors des essaims qui peuvent rassembler plusieurs dizaines de milliards d’individus, dont chacun mange son poids de végétation chaque jour (environ 2 g) ! Inutile de dire que là où le criquet passe, la faim règne ensuite. L’invasion qui a sévi en Afrique entre septembre 2003 et juillet 2004 a annihilé la végétation sur 65 000 km² répartis sur neuf pays, des pays qui avaient déjà du mal à se nourrir : Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad, Algérie, Libye, Maroc et Tunisie.

En janvier 2020, selon la FAO, dans la corne de l’Afrique (Ethiopie, Kenya, Yemen) un essaim de 2 400 km2  formé de 200 milliards d’individus, consommait 400 000 tonnes de nourriture par jour. Un autre de même ampleur sévissait à la frontière entre l’Inde et le Pakistan.

Signalons enfin que les rendements des principales céréales consommées dans le monde seront affectés négativement par le réchauffement climatique. D’un côté l’augmentation de la teneur en gaz carbonique de l’atmosphère donnera un coup de fouet aux plantes, et le rayonnement solaire accru également, mais ces effets bénéfiques seront plus que compensés pas des « externalités négatives ». D’une part, pour chaque degré au-dessus d‘une température moyenne annuelle de 26°, le rendement des céréales chute de 10 % ; d’autre part, comme on l’a vu ci-dessus, les insectes prédateurs, sans la régulation naturelle exercée par le froid en hiver, se multiplieront, ainsi que les adventices (mauvaises herbes) et les champignons.

Les chercheurs[1] sont en effet parvenus à établir des prévisions très précises quant aux pertes de rendements estimées pour les décennies à venir. Si l’augmentation de 2°C prévue par certains modèles pour 2100 se confirme, les quantités de blé récoltées pourraient alors chuter de 46 %, celles de riz de 19 %, et celles de maïs de 31 %, des chiffres considérables qui auront du mal à être compensés par les progrès génétiques ou des méthodes culturales.

La seule augmentation de 2°C prévue pour 2100 pourrait ainsi conduire à une diminution de production d’environ 213 millions de tonnes pour ces trois céréales réunies. Une perte colossale qui pourrait s’avérer plus considérable encore si l’élévation des températures dépasse ce seuil qui semble déjà difficile à éviter.

Le riz, base de la nourriture des populations locales, est cultivé sur 142 millions d’hectares en Asie (et occupe à lui seul la moitié des surfaces irriguées du monde !). Les experts estiment que sur ce total, 16 millions sont menacés par la salinité, 22 millions par les inondations et 23 millions par la sécheresse.

D’autres estimations, plus optimistes, évoquent quand même des pertes totales de 10 % en Asie et de 15 % en Afrique…

Le café Arabica représente actuellement 70 % des 10 millions de tonnes de la production mondiale de café. Or les graines d’arabica poussent dans une fourchette de températures restreinte, de 19°C à 25°C. Quand le thermomètre grimpe davantage, la photosynthèse s’en voit affectée et, dans certains cas, les arbres s’assèchent. Les caféiers pâtissent en outre de la multiplication des périodes de fortes précipitations et de sécheresses prolongées. Au total, les experts estiment que les rendements pourraient baisser de 38 à 90 % d’ici la fin du siècle.

Évolution probable de la productivité agricole dans le monde d’ici à 2080 avec le réchauffement climatique

De plus, si des concentrations plus fortes en CO2 permettent d’accélérer la croissance des plantes, malheureusement elles diminuent aussi la qualité nutritionnelle de ces mêmes plantes. Des expériences de culture du riz en atmosphère enrichie en gaz carbonique ont montré une forte baisse (jusqu’à 30 %) des teneurs en vitamines B1, B2, B5, B9 (Folate), mais aussi en protéines, fer et zinc. Or les carences en folate chez les femmes enceintes peuvent entraîner la naissance d’enfants présentant diverses anomalies congénitales !

En conséquence : d’énormes difficultés pour se nourrir en Asie et en Afrique

Au total, il va devenir de plus en plus difficile d’augmenter radicalement la production agricole dans les pays tropicaux ; or, rappelons-le, il faut encore la tripler en Afrique et la doubler en Asie !

Bien entendu ou pourra, dans une certaine mesure, compléter ces productions par la fourniture de surplus venus de « grands pays agricoles », mais là aussi cela risque de devenir plus difficile car, comme on le verra dans le chapitre suivant, ces pays, quoique tempérés, vont devoir eux aussi modifier fortement leurs pratiques agricoles menacées, elles aussi, par le réchauffement !

POUR ALLER PLUS LOIN : Une vidéo du même auteur, qui détaille et illustre cet article.


[1] Increase in crop losses to insect pests in a warming climate, Curtis A. Deutsch et allii, Revue Science  31 Août 2018

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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