Le Programme alimentaire mondial Prix Nobel de la paix : Excellente nouvelle, mobilisons-nous !

Le nouveau prix Nobel de la Paix 2020 est totalement incontestable, et j’applaudis des 2 mains ce choix tout à fait judicieux !

Certains pourraient trouver que donner un 12e Prix Nobel à un organisme des Nations-Unies[1] est un peu inutile ; je ne partage absolument pas cette opinion, surtout en cette période où le multilatéralisme a mauvaise presse. S’unir pour lutter contre la faim et sauver des vies, c’est quand même un beau projet, et encore plus utile qu’avant !

Article paru sur le site Futura Sciences le 12 octobre 2020

En effet, depuis les années 50, la paix a quand même fait de gros progrès sur terre. Bien sûr, si on regarde et écoute les médias audiovisuels, on peut souvent avoir l’impression que la planète est à feu et à sang. Ce n’est absolument pas vrai !

En moyenne, la violence sociale et politique et la guerre auraient provoqué 5 à 10 % des décès dans le monde au xxe siècle, mais moins de 0,9 % au début du xxie siècle[2]. On ne compte pratiquement plus de « vraies » guerres en Asie, en Amérique et en Europe ; elles ne subsistent qu’au Moyen Orient en en Afrique sub saharienne. Beaucoup trop certes, mais beaucoup moins qu’avant, et relativement moins meurtrières[3]. Il s’agit d’un progrès incontestable de l’humanité.

Mais, dans le même temps, le nombre de gens qui ont faim, c’est-à-dire qui ne disposent pas de suffisamment de calories quotidiennes pour vivre dignement, est resté d’une remarquable stabilité depuis plus d’un siècle, autour de 800 millions, en 1900, en 1950, en 2000, et en 2020, avec des conséquences toujours aussi dramatiques ! Et parmi ces personnes sous alimentées une part variable est littéralement en danger de mort ; ce chiffre, autour de 130 millions, est en passe de doubler à cause des conséquences de la crise du Covid !

Résultat : sur Terre actuellement on meurt beaucoup, beaucoup plus de faim (de malnutrition, de manque d’eau potable ou de maladies non soignées) que de guerres, même si les deux sont évidemment très liés : on a faim donc on se fait la guerre, puis on se fait la guerre, donc on a faim ! Pour notre plus grande honte, on estime que chaque année ce sont près de 3 millions d’enfants qui meurent de faim, un toutes les 6 minutes.

Vu comme cela, on peut estimer que, très probablement, l’organisation qui sauve le plus de vies humaines sur Terre, c’est le Programme alimentaire mondial ! Il nourrit chaque année près de 100 millions de personnes dans 88 pays. Certes, techniquement il ne crée pas la paix, mais il pare au plus pressé et fait en sorte que les gens soient encore en vie lorsque finalement la paix arrive ! Avec ses 17 000 employés, et ses 5 600 camions, 20 bateaux et 90 avions affrétés quotidiennement ce sont en particulier plus d’un million de femmes et enfants en bas âge qu’il nourrit chaque mois, particulièrement dans les pays en guerre ou soumis à des catastrophes naturelles, sans oublier ses cantines scolaires pour 17 millions d’enfants très pauvres.

Pour donner d’autres ordres de grandeur, son budget de 8 milliards par an reste très insuffisant, mais on peut aussi le comparer à celui d’organisations comme Action contre la faim, qui ne dispose « que » de 260 millions, ou Oxfam 1 milliard… ou l’organisation des Nations-Unies FAO pour la nourriture et agriculture, qui n’a aussi que 1 milliard. En fait, dans ce monde étrange, seule la Fondation Gates se situe dans la même cour avec son budget de 5 milliards !

Or il faut bien se rendre compte que, si la faim était auparavant une sorte de fatalité, lorsque nous n’étions bons ni en agriculture ni en transports internationaux, elle est maintenant d’abord politique, à 100 % une construction de l’homme. On peut mourir de faim dans un pays qui regorge de nourriture et qui en exporte à la terre entière. À l’inverse, on peut arriver à manger partout, même dans les zones surpeuplées ou semi-désertiques. En pratique, les victimes de la faim sont quasiment toutes victimes de la cupidité ou de l’indifférence de certains de leurs contemporains ou de l’ignorance, de la guerre, de l’absence d’État, des conflits pour s’accaparer les ressources naturelles. Et, dorénavant, elle est également un sous-produit de la mondialisation et de l’absence de contrôle public des multinationales. « On » a bel et bien mené (sans le dire, par action ou par omission) des politiques sophistiquées de propagation de la faim[4].


Si ce Prix Nobel pouvait contribuer à rendre la faim aussi ringarde et dépassée culturellement que la guerre, et encourager gouvernements et citoyens à s’engager à nouveau pour cette juste cause, ce serait un réel progrès pour la paix dans le monde. Surtout au moment où les conséquences dramatiques de la crise COVID se font sentir auprès des populations les plus défavorisées, qui perdent leurs maigres moyens de subsistance et sont menacées de passer de la « simple » malnutrition à la faim, voire la famine un peu partout dans le monde…


[1] En 60 ans, l’Organisation des Nations Unies, ses institutions spécialisées et ses fonctionnaires ont déjà reçu onze prix Nobel de la paix, dont deux pour le seul Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, et deux pour des Secrétaires généraux, Dag Hammarskjöld et Kofi Annan.

[2] On estime que 5,4 milliards de personnes sont décédées au xxe siècle, dont 177 millions du fait de meurtres, 142 millions de répression politique et 130 millions de guerres, soit 8 %. Actuellement, autour de 400 000 personnes meurent d’homicides chaque année, plus 100 000 de guerres et terrorisme, sur un total de 57 millions, soit 0,9 %.

En France, on comptait encore 1,1 mort par homicide pour 100 000 habitants en 1936, mais seulement 0,14 en 2018, année où on totalisait 845 homicides sur 610 000 décès (Ministère de l’intérieur).

[3] La pire des guerres actuelle, celle de Syrie, en est à 400 000 morts, ce qui est à peu près le chiffre des morts de la guerre d’indépendance de l’Algérie… et beaucoup moins que celles du Biafra, du Rwanda, du Vietnam, du Cambodge, du Congo, la répression russe, etc. Sans compter les guerres mondiales.

[4) Extraits de mon ouvrage « Faim zéro, en finir avec la faim dans le monde », Éditions La Découverte 2014

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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