Pourra-t-on nourrir 10 milliards d’humains ?

Nous sommes actuellement 8,1 milliards d’humains sur terre. Même si la natalité baisse un peu partout dans le monde (en 2025, pour la première fois en France, nous avons enregistré davantage de décès que de naissances !), on va probablement passer à 10,2 milliards, qui sera le maximum. Pourra-t-on nourrir 2,1 milliards de bouches de plus, malgré le réchauffement climatique, la pénurie de ressources et la recrudescence des tensions internationales et du repli sur soi, ou bien la faim risque-t-elle de croître fortement ?

Nous arrivons à la fin de l’augmentation de la population mondiale… sauf en Afrique.

En 1950, après les horribles saignées des deux guerres mondiales, puis le baby-boom qui a suivi, on comptait 2,5 milliards de terriens. Depuis, la population mondiale a considérablement augmenté, puisqu’en 2025, 75 ans après, nous sommes 8,1 milliards.

La population mondiale a augmenté de 4,5 milliards au XXe siècle, et elle va encore augmenter de 4,1 milliards au XXIe siècle ! Un vrai défi pour l’agriculture. Graphiques de l’auteur à partir de chiffres ONU

Au cours du XXe siècle, on a accueilli 4,5 milliards d’habitants supplémentaires (en passant de 1,6 à 6,1 milliards). Et ce n’est pas fini, puisque 2 milliards de plus sont arrivés dans ce premier quart du XXIe siècle. Mais, fort heureusement, les prévisions catastrophiques de la fin du XXe, où certains voyaient la population passer à 12, voire 15 milliards ont été démenties. On estime dorénavant que le maximum historique sera atteint autour de l’an 2085, avec 10,2 milliards, et qu’ensuite la population commencera à décroître.

Il nous reste dont à nous organiser pour nourrir encore      2 milliards de terriens de plus, et non 4 ou 6… Vu de cette manière, il n’y a pas vraiment lieu de s’affoler : nous avons fait le plus gros, les ¾ du chemin, en accueillant 6,5 milliards de personnes de plus qu’en 1900, il nous reste à nous organiser pour les derniers 2 milliards, et nous avons beaucoup plus de moyens pour le faire qu’il y a un siècle…

C’est en Afrique que cela va se passer pour l’essentiel. En effet, l’augmentation de la population s’est faite de façon chronologique par continents. Pour que la population augmente, on commence par diminuer drastiquement la mortalité infantile en envoyant des infirmières à la campagne et généralisant l‘accès à l’hygiène et à l’eau potable. En général, on n’arrive pas à instaurer en même temps le plein emploi, les allocations familiales et les pensions de retraite, ce qui fait que les couples continuent à faire beaucoup d’enfants pendant 1, 2 ou 3 génération, et la population explose. Mais, au bout d’un moment, les choses finissent par se réguler d’elles-mêmes et les familles par avoir beaucoup moins d’enfants. Outre l’accès à la contraception, l’éducation des filles joue en la matière un rôle considérable ; de façon un peu caricaturale, quelle que soient la couleur de la peau, la culture et la religion, quand une fille va à l’école primaire, elle fait un enfant de moins, au collège, 2 enfants de moins, au lycée, 3 enfants de moins et à l’université, 4 enfants de moins. Ceci explique par exemple que le taux de natalité en Iran soit actuellement assez similaire à celui de l’Allemagne, malgré un statut social de la femme extrêmement différent !

C’est l’Asie qui a repeuplé la planète depuis les années 50 ; c’est maintenant le tour de l’Afrique. Graphiques et chiffres ONU

C’est ce qui s’est passé en Europe au début du XXe siècle, en Asie à la fin du XXe siècle et qui est actuellement en train de se passer en Afrique.

Graphique de l’auteur à partir de chiffres ONU et INED

Observons par exemple que si, au moment de la décolonisation, il y avait deux fois plus d’européens que d’africains (l’Afrique, fortement saignée par la traite et les autres méfaits de la colonisation, était alors assez dépeuplée), actuellement c’est l’inverse ! Et n’oublions pas qu’en matière de superficie l’Afrique est trois fois plus étendue que l’Europe, et qu’elle est loin d’être surpeuplée, à part quelques pays comme le Rwanda, le Nigéria et l’Egypte…

D’après les estimations, l’Afrique devrait héberger 40 % de la population mondiale en 2100, avec entre 4 et 4,4 milliards d’habitants ! Ce n’est pas faire preuve de mépris colonialiste d’observer qu’elle a plus qu’intérêt à développer son agriculture dans les prochaines décennies !

Les africaines font encore, en moyenne, près de 4 enfants par femme. Il n’y a plus que dans ce continent que les femmes dépassent largement le seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme), sauf au Maghreb (en Tunisie par exemple il est devenu similaire à ceux de l’Europe, 1,6 enfant par femme) mais ce chiffre diminue fortement : en 1980 il était de 6,6 !.
Presque partout l’enfant est « passé de mode » ; la France a, pour sa part, chuté à 1,56 enfants/femme, et en 2025, et pour la première fois depuis la guerre, on a enregistré davantage de décès que de naissances ! Chiffres INED

Mais, comme il y a encore énormément de femmes jeunes sur Terre, malgré la baisse de leur natalité, pour le moment la « machine à faire des bébés » continue à fonctionner dans le monde à plein régime, et avec une régularité stupéfiante. On estime qu’il nait environ 4,2 bébés par seconde, soit 363 000 par jour, alors que, tout compris, il ne meurt « que » 2 personnes par seconde, soit 173 000 par jour. La population du monde augmente donc de près de 200 000 personnes par jour, l’équivalent de la population d’agglomérations comme Pau, Brest, Chambéry ou St Denis ! L’agriculture mondiale ne peut tout simplement pas ignorer ce phénomène.

Nous mangeons mieux sur une planète à 8 milliards d’humains que quand elle n’en comptait que 3.

La révolution verte, cocktail de techniques de sélections génétiques, de fertilisants, de pesticides, d’irrigation, de mécanisation, etc., a heureusement permis d’augmenter la production agricole mondiale davantage que la population. Entre 1961 et 2020, la population du monde a été multipliée par 2,6 et il n’y a pas un seul produit agricole dont la production n’ait pas augmenté davantage. Donc la disponibilité par habitant n’a cessé d’augmenter dans cette période ! Le seul aliment dont la production n’ait été multipliée que par le même facteur 2,6 est le lait. Mais, si on considère qu’un tiers de l’humanité n’en consomme pas (ou très peu), dans des pays très peuplés comme la Chine, la Corée ou le Japon, on peut estimer que, partout où la demande existe, l’offre par tête a nettement augmenté.

Les agriculteurs ont réussi à augmenter leurs productions davantage que la population mondiale. On mange mieux sur une planète à 8 milliards d’habitant que quand il y en avait 3. Graphique de l’auteur à partir de chiffres FaoStat

On peut donc dire sans arrière-pensée : « Bravo les agriculteurs » !

Notons en plus que sur cette planète à la surface somme toute limitée, cette amélioration de la production agricole ne s’est absolument pas faite par augmentation des surfaces, mais seulement par augmentation de la productivité. En effet, si on a cessé de tenter de façon très irresponsable, d’augmenter la taille de la « ferme monde », en particulier en défrichant un peu partout les forêts vierges pour les mettre en culture, on a urbanisé, bétonné, stérilisé autant de terre qu’on en a mis en culture. Il est frappant de constater que les surfaces consacrées aux cultures essentielles que sont les céréales (base de la nourriture des hommes et des animaux qui nourrissent les hommes) sont restées une grande stabilité : dans cette même période, on cultive toujours environ 600 millions d’hectares de céréales sur terre, à peine plus qu’en 1960, alors qu’on a multiplié par 3,5 à 5 les quantités récoltées !

En 60 ans, les surfaces produisant des céréales ont très peu augmenté, alors que la production mondiale a presque quadruplé. Graphique de l’auteur à partir de chiffres FaoStat

La Terre dispose d’environ 1,4 milliard d’hectares de terres arables. Même avec 10,2 milliards d’humains, cela représente quand même 1 370 m² par personne, nettement suffisant pour tous les nourrir avec les techniques actuelles.

Combien de nourriture en plus faudra-t-il produire pour nourrir 10,2 milliards d’êtres humains ?

En d’autres termes, quelle est la feuille de route de l’agriculture mondiale ?

En fait, il faut prendre en compte plusieurs facteurs complémentaires. :

  • Tout d’abord, naturellement, la population : si on passe de 8,1 à 10,2 milliards, il faut mathématiquement augmenter de 26 % la production agricole pour arriver au même résultat.
  • Mais ce n’est pas tout, il faut regarder concrètement ce que les gens mangent. Or, dès que le niveau de vie augmente, les gens ont tendance à manger davantage de produits animaux (viande, œuf et laitage). Or ces animaux sont en quelque sorte des concentrés de végétaux. Il faut produire beaucoup plus de céréales quand on veut manger de la viande que quand on mange du pain, puisqu’il a fallu au préalable nourrir, pendant des mois, voire des années, les animaux que l’on mange. On considère qu’il faut environ 4 kilos de végétaux pour produire un kilo de poulet, 6 kilos pour un de porc et 13 kilos pour un de bœuf. Si un végétarien consomme de l’ordre de 200 kilos de céréales par an, un carnivore en consomme environ 800 kilos, directement ou, pour l’essentiel, indirectement à travers la consommation des animaux qu’il mange ! Notons qu’actuellement nos animaux d’élevage mangent autant de céréales que les humains… Donc, comme un pourcentage plus important de la population mondiale mangera de la viande, des œufs ou des laitages, Il faudra produire de ce fait de l’ordre de 25 % de plus de produits végétaux.
  • Il convient également de considérer un 3e facteur qui est le gâchis. Malheureusement, on estime que l’on perd environ 1/3 de la production agricole mondiale. Dans les pays pauvres, on gâche essentiellement à la production, faute de pouvoir conserver ses récoltes dans des silos bien équipés, ou ses fruits et légumes et ses laitages dans des entrepôts bien réfrigérés. Et dans les pays riches, on jette essentiellement à la consommation. J’ai détaillé cet aspect dans mon article sur l’ampleur du gâchis alimentaire dans le monde. On devra probablement, malgré nos efforts, affecter 10 % de plus à cette opération ô combien regrettable.
  • Sans oublier l’objectif d’éradiquer la faim, qui touche encore et toujours de l’ordre de 850 millions de personnes… Un chiffre d’une redoutable et lamentable stabilité depuis plus d’un siècle… Voir mon article « Pourquoi la faim progresse-t-elle à nouveau dans le monde ? ».

Bref, si on cumule les quatre facteurs, il faudra probablement augmenter de près de 70 % la production agricole mondiale si on veut tous manger correctement lors du pic de la population mondiale.

En regardant le chemin accompli, on pourrait se rassurer : pour ne parler que des deux grandes céréales que sont le blé et le riz, on a multiplié par 3,5 la production mondiale depuis les années 60, soit une progression de 250 %. On devrait bien pouvoir « terminer le job », si on le souhaite vraiment ! Et même à produire à la fois assez de nourriture ET des matières premières industrielles : textiles, énergies, médicaments, matériaux de construction, substituts du plastique, etc.

On pourra y arriver, mais les efforts devront être considérables en raison du réchauffement climatique, de l’épuisement des ressources, et du climat géopolitique

Mais ce nécessaire progrès de la production de nourriture et de l’accès à l’alimentation n’est absolument pas évident, car il se heurte à quatre réalités bien concrètes :

  • Le réchauffement climatique va rendre beaucoup plus hasardeuse la production agricole, particulièrement dans les pays africains qui vont avoir le plus besoin de l’augmenter, comme je l’ai détaillé dans mes articles sur l’agriculture victime du réchauffement climatique, en France et dans les pays tropicaux.
  • L’épuisement des ressources va rendre les choses nettement plus complexes, en particulier la disponibilité en eau, en pesticides, en engrais minéraux, en terres, en énergie, etc.
  • La montée des conflits dans le monde représente un énorme danger à la fois pour la production agricole (difficile de produire sous les bombardements et quand les paysans partent faire la guerre ou se transforment en réfugiés) et pour le commerce international de produits alimentaires. On a vu par exemple que la guerre en Ukraine  a provoqué une montée de l’insécurité alimentaire en Afrique.
  • La croissance de l’individualisme est encore plus délétère, bien que plus silencieuse. C’est ainsi que plus de 600 000 morts ont déjà été attribuées à l’arrêt pur et simple des programmes d’aide américains USAID, selon plusieurs ONG et l’Institute for Global Health, en seulement un an de suspension des financements. Comme les programmes européens sont également revus fortement à la baisse, la revue The Lancet estime à 22 millions de morts supplémentaires d’ici 2030 (dont un tiers d’enfants), en raison de la réduction de l’accès aux soins, à la nutrition et aux programmes de santé publique dans les pays les plus vulnérables… En France, d’ores et déjà, le collectif Coordination Sud estime que les récentes baisses des financements des ONG a provoqué 10 000 licenciements et affecté 15 millions de bénéficiaires dans le monde.

Bref, nourrir 10 milliards de terriens, ce n’est absolument pas gagné !

Heureusement que la plus grande révolution agricole est encore devant nous ! Le siècle des bactéries et des champignons arrive, celui de la connaissance intime de la Nature dans ce qu’elle a de plus petit. Nous ne connaissions rien de l’incroyable foisonnement de la vie qui se développe sous nos pieds. Les immenses progrès du numérique, et maintenant de l’intelligence artificielle, vont nous permettre d’accéder à cette connaissance absolument décisive pour passer de vraies alliances avec le vivant. Et on ne peut pas croire que cultiver en alliance avec la Nature soit moins efficace que lutter en permanence contre elle, en redémarrant à zéro chaque année avec des labours de plus en plus agressifs, en répandant en permanence des substances délétères, en spécialisant chaque champ dans une monoculture appauvrissante, en tentant de vivre sans arbres, etc.

Il va donc falloir avancer résolument dans cette agriculture de la connaissance via une agroécologie intensive. A ce prix, OUI, nous pourrons nourrir 10 milliards de terriens, malgré toutes les avanies citées ci-dessus !

C’est ce à quoi je m’attelle dans mon blog, mes textes et mes conférences ! Par exemple

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation, faim dans le monde et développement durable. Président ou administrateur d’ONG et de fondations. J'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agricultures d'Angers). Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde. Il en est sorti quatre livres de synthèse, un sur l'agriculture, l'alimentation, la faim et le réchauffement climatique. Des livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange. Il est également illustré par une chaine YouTube http://nourrir-manger.com/video
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